Clément Oubrerie, dessinateur de BD à succès, est mort à 59 ans – News

Le monde de la bande dessinée s’est figé, comme suspendu entre deux cases. Clément Oubrerie, dessinateur au trait vibrant et à l’imaginaire incandescent, est mort dimanche à l’âge de 59 ans. L’annonce faite par les éditions Dargaud a provoqué une onde de choc dans le paysage culturel français. Avec lui disparaît un artiste qui aura redessiné les frontières du neuvième art, mêlant humour, sensualité, mémoire et modernité.
Son nom restera indissociable de deux œuvres majeures : Aya de Yopougon et Pablo. Deux univers, deux continents, deux époques, mais un même souffle. Celui d’un créateur capable d’infuser la vie dans chaque regard, chaque décor, chaque silence.
Des débuts entre Paris et l’Amérique
Né en 1966, Clément Oubrerie se forme à l’École supérieure d’arts graphiques, où il affine un style déjà reconnaissable entre mille. Très tôt, son trait cherche l’air du large. Il traverse l’Atlantique et s’installe aux États-Unis. Là-bas, il débute comme illustrateur jeunesse. Ses premières publications témoignent d’un regard ouvert sur le monde, d’une curiosité qui ne cessera jamais de l’habiter.
Cette expérience américaine nourrit son approche visuelle : une narration fluide, un découpage cinématographique, des personnages expressifs, presque palpables. Il ne dessinait pas des silhouettes, mais des tempéraments. Pas des décors, mais des atmosphères.
« Aya de Yopougon », le séisme
En 2005, tout bascule. Avec la scénariste Marguerite Abouet, il publie le premier tome de Aya de Yopougon. L’histoire se déroule dans les années 1970, à Yopougon, quartier populaire d’Abidjan. Aya, 19 ans, y navigue entre rêves d’indépendance, pressions familiales et amitiés électriques.
Le succès est immédiat. En 2006, la série reçoit le prix du Meilleur Premier Album au Festival d’Angoulême. Une consécration. Mais surtout, le début d’une aventure éditoriale hors norme. Huit tomes verront le jour, traduits dans plus de quinze langues. Aya devient une héroïne universelle, une figure féminine forte, drôle et lucide.
Clément Oubrerie y déploie une palette chaude, solaire. Les couleurs semblent vibrer sous le soleil ivoirien. Les visages s’animent d’un sourire en coin, d’un éclat de colère ou d’une pudeur délicate. Il capte la joie comme d’autres captent la lumière.
Du papier à l’écran : un pari audacieux

En 2013, l’aventure prend un nouveau virage. Clément Oubrerie et Marguerite Abouet coréalisent l’adaptation en long métrage d’animation des deux premiers tomes d’Aya de Yopougon. Le film est produit par Autochenille Production, studio fondé par Oubrerie avec le dessinateur Joann Sfar et le réalisateur Antoine Delesvaux.
Transposer l’énergie de la bande dessinée au cinéma n’est jamais un exercice anodin. Pourtant, le pari est tenu. Le film restitue la vitalité des planches originales, leur humour et leur humanité. Oubrerie ne se contente pas d’adapter, il recrée, il réorchestre.
« Pablo », l’autre versant du génie
À partir de 2012, Clément Oubrerie entame un nouveau cycle avec la série Pablo, écrite par la scénariste Julie Birmant, sa compagne. Le projet est ambitieux : raconter la jeunesse de Pablo Picasso à Montmartre, avant la gloire, avant le mythe.
Là encore, Oubrerie surprend. Il choisit de narrer l’histoire à travers le regard d’une muse fictive, Fernande Olivier, et construit une fresque où fiction et réalité s’entrelacent. Le Paris bohème du début du XXe siècle renaît sous ses crayons : cabarets enfumés, ateliers glacials, passions tumultueuses.
Le succès est au rendez-vous. La série séduit par sa capacité à rendre accessible un géant de l’art sans le figer dans le marbre. Picasso y devient un jeune homme fougueux, fragile, traversé par le doute et l’ambition.
Explorer les destins d’artistes
L’élan ne s’arrête pas là. Toujours avec Julie Birmant, Clément Oubrerie poursuit son exploration des grandes figures artistiques. Il consacre un album à la danseuse américaine Isadora Duncan, puis un autre au peintre Salvador Dalí avec Dali, avant Gala publié en 2023.
Chaque fois, il choisit l’angle de la jeunesse, de l’avant. Ce moment fragile où tout peut encore basculer. Il s’intéresse moins aux statues qu’aux êtres humains. Moins aux légendes qu’aux tremblements intérieurs.
Son dessin épouse les époques sans jamais perdre son identité. Il se fait plus anguleux pour Montmartre, plus flamboyant pour Dalí, plus fluide pour Aya. Comme un caméléon fidèle à lui-même.
Un héritage poétique et protéiforme
Dans son hommage, Dargaud a salué « sa palette, son sens du découpage, l’expressivité de ses personnages, la virtuosité de son dessin ». Les mots sont justes. Clément Oubrerie était un architecte d’émotions. Chaque planche fonctionnait comme une scène de théâtre miniature où se jouait une comédie humaine pleine de nuances.
Son œuvre a aussi contribué à ouvrir la bande dessinée française à d’autres horizons culturels. Aya de Yopougon a permis à des milliers de lecteurs de découvrir une Côte d’Ivoire vibrante, loin des clichés. Il a montré que le quotidien d’une jeune femme africaine pouvait captiver le monde entier.
À une époque où le neuvième art cherche sans cesse à se réinventer, Oubrerie aura prouvé qu’on peut conjuguer exigence artistique et succès populaire.
Une disparition qui laisse un vide immense
La mort de Clément Oubrerie à 59 ans laisse un goût d’inachevé. Trop tôt, trop brutal. Les réseaux sociaux se sont emplis de messages d’hommage d’auteurs, d’éditeurs et de lecteurs anonymes. Tous évoquent la même chose : la générosité de son trait, la chaleur de ses personnages, la modernité de son regard.
Il appartenait à cette génération d’auteurs capables de bâtir des ponts. Entre les continents, entre les disciplines, entre l’intime et l’universel. Son œuvre continuera de circuler, de s’enseigner, de se transmettre.
Car les livres, eux, ne meurent pas. Ils s’ouvrent encore et encore. Ils respirent à chaque lecture.
Clément Oubrerie s’est éteint, mais Aya continue de rire à Yopougon. Picasso continue de rêver à Montmartre. Dalí continue de brûler d’ambition. Et quelque part, entre deux cases, le trait d’Oubrerie demeure, vif, libre, indélébile.
La bande dessinée française perd un pilier. Les lecteurs, eux, gardent un trésor.